Troisi… troisième assemblée de l’APPO

Note d’information n°25
jeudi 13 décembre 2007

Non, ce n’est pas votre serviteur qui se met à bégayer. C’est qu’à Oaxaca, les choses se compliquent. Pour tout dire, les différences de projet à l’intérieur de l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca (APPO) s’accentuent et rendent difficile la cohabitation.

Voici les faits. Les 17 et 18 novembre derniers s’est tenue à Oaxaca la Troisième assemblée de l’Etat de l’APPO. Rappelons que l’assemblée est l’autorité suprême de l’APPO. Or cette troisième assemblée n’a pas été reconnue légitime par quelques organisations membres, qui l’ont boycottée.

Soucieuse de préserver l’unité, la 22ème section du Syndicat national des travailleurs de l’éducation (SNTE) a joué les bons offices pour réconcilier les parties opposées, et convoquer une nouvelle assemblée avec la présence de tous. Les boycotteurs de la précédente voulaient l’appeler « troisième », ce que ne pouvaient accepter tous ceux qui y étaient venus et y avaient travaillé ; pour eux, à la rigueur, c’était la quatrième. Les enseignants ont proposé « troisième bis », ce qui ne satisfaisait personne… Finalement, le compromis accepté par tous a consisté à ne pas attribuer de numéro à cette nouvelle assemblée, qui s’est tenue le 8 décembre, mais à l’appeler « Assemblée de réorganisation de l’APPO ».

Protagonistes

Pour ceux qui l’auraient oublié, l’APPO est née le 17 mai 2006, suite à la violente répression par le gouverneur de l’Etat, Ulises Ruiz Ortiz (URO), d’une manifestation des enseignants trois jours auparavant. Il est toujours agréable de rappeler que ce jour-là, après avoir encaissé l’attaque policière, ceux-ci s’étaient réorganisés et, avec le concours de l’ensemble de la population, avaient infligé aux flics une sévère raclée.

L’APPO, fruit de ce mouvement populaire spontané, regroupe plusieurs centaines d’organisations très diverses : syndicats, associations, communautés indiennes, municipalités autonomes, organisations politiques, collectifs les plus variés, féminins, culturels, de quartier, etc… On avait insisté, au plus fort du mouvement, sur la forte influence qu’avait eue la tradition indienne, population majoritaire dans l’Etat, dans la création et le fonctionnement de cet organe original de démocratie populaire, où c’est la base qui dirige et où les représentants obéissent, où la règle est de rechercher toujours le consensus le plus général et non de faire triompher « la juste ligne politique ».

Cependant, la question de la participation aux élections locales avait déjà mis à jour des coups de canif, voire de machette, dans le contrat. Peu avant la tenue de la Première assemblée de l’Etat, en février dernier, un communiqué publié au nom de l’APPO avait causé stupeur et indignation chez la plupart des appistes. Celui-ci affirmait que l’APPO « a décidé de participer […] au processus électoral […] », alors que la question n’avait pas encore été débattue, et que la discussion lors de la Première assemblée allait déboucher précisément sur la position opposée : toute organisation qui déciderait de participer aux élections le ferait en son nom propre et non en celui de l’APPO, toute personne candidate à ces élections devrait ipso facto démissionner de toute responsabilité dans l’APPO.

Le bloc électoraliste, responsable de ce déni de démocratie, était constitué principalement du Front Populaire Révolutionnaire (FPR), du Front Large de Lutte Populaire (FALP), tous deux s’auto définissant comme staliniens, ainsi que de la Nouvelle Gauche Oaxaquègne (Nioax), proche du PRD (groupe auquel appartient Flavio Sosa), et de la COMO (Coordination des Femmes 1er Août), tenue par le FPR.

Ce sont encore ces quatre organisations qui, aujourd’hui, contestaient la légitimité de la Troisième assemblée. Il faut dire que depuis août, le FPR est entré de plain-pied dans la gauche institutionnelle : il a réussi à faire inscrire l’un des siens, Zenén Bravo Castellanos, sur la liste de la coalition électorale dirigée par le PRD, et à en faire un député local. Or, si on a eu l’imprudence d’y glisser un orteil, il est difficile, sinon impossible, de sortir indemne du système politique institutionnel de l’Etat d’Oaxaca, vu sa décomposition et sa corruption. C’est ce qui fait prédire aux plus mauvaises langues — dont nous ne sommes pas, bien sûr — qu’à la galerie de portraits sans laquelle le FPR ne se montre jamais en public (Marx, Engels, Lénine, Staline) va bientôt s’en ajouter un autre : celui du malgouverneur Ulises Ruiz…

Enjeux

Tout cela est d’autant plus dommage que cela arrive à un moment où on assistait à un regain de mobilisation par rapport aux derniers mois. Inévitablement, la terreur d’Etat instaurée par URO avait fait baisser la participation populaire aux différentes manifestations. Cela avait mécaniquement entraîné aussi une baisse de la participation aux réunions de l’APPO, notamment à celles du Conseil. Les représentants des communautés indiennes, des quartiers, des associations, des barricades et des collectifs divers y venaient de moins en moins. Cela laissait une représentation majoritaire aux organisations politiques, qui pouvaient s’y livrer, tranquilles, à leur petit fourbi.

Or la Troisième assemblée a marqué une rupture avec cette spirale descendante. Plus de 300 délégué-e-s y ont participé, redonnant à l’assemblée de l’APPO le caractère qu’elle avait au départ : celui d’une représentation de la population de l’Etat dans toute sa diversité.

Et c’était bien ce que recherchait cette Troisième assemblée : un retour aux principes fondateurs du mouvement, « nourris de l’esprit assembléiste, respectueux et démocratique des peuples indiens de l’Etat, de la lutte sociale d’en bas, pacifique, autonome, indépendante des institutions corrompues de l’Etat […], et de la confrontation directe contre le système capitaliste qui nous réduit en esclavage ». On a emprunté cette définition à David Venegas, dans une de ses dernières lettres de prison, datée du 5 décembre dernier.

Et maintenant ?

Si on examine les résolutions issues de la Troisième assemblée des 17 et 18 novembre, et celle de l’Assemblée « de réorganisation et redéfinition des structures » du 8 décembre, on trouve beaucoup de points communs, et quelques nuances.

Les deux insistent, on s’en doute, sur la nécessité de réorganisation ; ce thème est abordé plus précisément dans la seconde, qui annonce un congrès « à moyen terme », et une assemblée extraordinaire en attendant.

En revanche la Troisième assemblée réaffirmait les accords issus de la Première et la Deuxième en matière électorale, alors que l’assemblée du 8-12 passe pudiquement ce point sous silence. Il est vrai que cette assemblée n’annule pas la précédente…

Pour les grandes lignes, les revendications restent les mêmes : virer Ulises Ruiz, libérer tous les prisonniers politiques (y compris ceux d’avant 2006), arrêter les poursuites contre tous les participants à la lutte populaire, juger les responsables matériels et intellectuels des morts et des exactions. S’ajoute à cela le soutien aux autorités municipales élues selon les us et coutumes (à l’indienne) parfois contestées par les caciques locaux, et la solidarité avec d’autres luttes de la république mexicaine (Atenco, La Parota, normaliens d’Ayotzinapa) ou du monde. On y rappelle aussi la participation de l’APPO à des initiatives nationales : Assemblée populaire des peuples du Mexique (APPM), Front national contre la répression (FNCR), jugement populaire national contre les répresseurs…

Ailleurs au Mexique

Avec tout cela, on n’a plus guère la place de parler d’autres luttes qui le mériteraient. Au Chiapas, par exemple, les paramilitaires de l’Oppdic multiplient les attaques contre les communautés zapatistes. Au Guerrero, les élèves de l’école normale rurale d’Ayotzinapa réclament de pouvoir faire ce pourquoi ils ont été formés : enseigner dans les communautés indiennes qui n’ont pas d’instituteur ; ils sont pour cela férocement réprimés par le gouverneur PRD (gauche ?) Zeferino Torreblanca…

12 décembre 2007.

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