Rapport accablant de la CCIODH

Oaxaca - Note d’information n°26
mardi 19 février 2008

La Commission civile internationale d’observation des droits humains (CCIODH) avait été créée après le massacre d’Acteal (Chiapas), en 1998. Elle s’est gagné un respect unanime pour la rigueur de ses travaux, et en est à sa sixième visite au Mexique, la deuxième à Oaxaca. La précédente avait eu lieu en décembre 2006 et janvier 2007.

Les conclusions provisoires qu’elle a rendues sur Oaxaca le 13 février dernier sont accablantes. Aucun progrès n’a été accompli dans l’État depuis un peu plus d’un an. Rien n’a été fait pour remédier aux causes profondes du conflit social, c’est-à-dire « les alarmants indices de pauvreté et d’exclusion » qui, souligne le rapport, « contrastent avec l’énorme richesse culturelle et écologique » de l’État. Tout au contraire, la situation a empiré sous l’impact « des politiques néolibérales mises en œuvre par les gouvernements successifs », aussi bien les gouvernements de l’État d’Oaxaca que ceux du Mexique dans son ensemble.

Cette situation ne peut, bien sûr, que susciter de nouveaux conflits sociaux, alors même que ceux qui ont été à l’origine du mouvement de 2006 n’ont reçu aucune solution. Le rapport fait allusion aux tensions récentes dans la zone de l’Isthme de Tehuantepec. Donnons quelques indications à leur sujet. Elles sont dues en partie à des projets pharaoniques de couloir éolien pour lesquels le futur maître d’œuvre (une transnationale espagnole) aimerait bien voir expulsées les communautés indiennes auxquelles appartiennent ces terres. Et dans ces cas-là, il se trouve toujours un cacique local du PRI pour faire le sale travail avec ses pistoleros, et présenter la chose comme un « conflit inter-communautaire ». Ces pouilleux d’Indiens passent leur temps à se chamailler, c’est bien connu !

Le rapport insiste aussi sur « le manque de légitimité sociale du système institutionnel dans son ensemble », et en particulier le manque total de confiance de la population dans la justice de l’État. Il y a eu en effet un afflux considérable de gens (150 personnes en trois jours) qui sont venus dénoncer devant la CCIODH des injustices ou exactions pour lesquelles ils n’avaient pas osé s’adresser à la justice. Il s’agit pour une bonne part de victimes de la répression du mouvement social, mais pas seulement ; on y trouve aussi des locataires pressurés par leur propriétaire, des commerçants rançonnés par la police…

La Commission met à jour le « modèle de comportement » des autorités qui est le même qu’au Chiapas. Sa base est « la pratique généralisée d’arrestations arbitraires de membres du mouvement social ». Elle précise : « Il est habituel que les personnes arrêtées soient soumises à la torture et aux mauvais traitement ». Dans certains cas, ajoute-t-elle, ces arrestations ne durent que quelques heures, et sont suivies d’une libération sans la moindre inculpation ; elles sont faites, alors, pour flanquer la trouille aux intéressés et les dissuader de participer au mouvement social. Mais dans bien d’autres cas, pour justifier les arrestations, on fabrique des preuves de toutes pièces. Il est devenu courant, par exemple, de mettre dans les poches des détenus drogue et/ou armes, comme dans le cas de David Venegas.

Puisqu’on parle de David, les lectrices et lecteurs se souviennent sans doute que les accusations étaient tellement bidon que même la justice d’Oaxaca n’a pu les maintenir ; qu’à cela ne tienne, on en invente de nouvelles ! Même si à trois reprises des décisions de justice ont ordonné sa mise en liberté, le malgouverneur Ulises Ruiz Ortiz (URO) et son petit personnel ont sorti de leur manche de nouvelles accusations. La « justice » n’a décidément rien à voir là-dedans, c’est le retour de la lettre de cachet : URO a décidé que David devait rester en prison, il y reste, un point, c’est tout.

Le rapport pointe aussi « l’incapacité et l’inefficacité » des juges « pour éviter ces irrégularités ». Il parle même, dans certains cas, de « connivence évidente avec les autorités gouvernementales ». Pas étonnant, puisque les juges sont directement nommés par ce pouvoir ! Mais il faut tenir compte, en plus, d’une « culture enracinée de clientélisme et de favoritisme ».

Derniers aspects de l’analyse : « l’extrême dureté de l’intervention policière », totalement disproportionnée, la « persistance de l’impunité des serviteurs publics » (même concernant les morts lors du mouvement, les affaires ont été closes au bout de quelques mois, sans qu’il y ait vraiment eu d’enquête) et la persistance de « groupes de civils armés ».

Bref, pas la moindre amélioration, au contraire : « Au cours de l’année 2007, le climat de harcèlement envers les mouvement sociaux a continué, il s’est même perfectionné ».

La révolte des pendus

Le 1er janvier 2008 a marqué la fin des dernières restrictions dans l’application du Traité de libre commerce de l’Amérique du Nord (TLCAN en espagnol, ALENA en français). Les dernières barrières, un tantinet symboliques, qui protégeaient encore les agriculteurs mexicains de la concurrence étasunienne ou canadienne ont été abattues. Or il faut rappeler que l’agriculture étasunienne est abondamment subventionnée et va le rester, alors que les paysans mexicains voient s’éteindre les rares aides dont certains bénéficiaient. La libre concurrence, dans ce cas, consiste à aligner pour une course à pied un jeune athlète bourré de protéïnes et un vieillard sous-alimenté, cacochyme et boîteux.

Déjà fort maltraitée, la paysannerie mexicaine n’a pas supporté qu’on la voue à mort. Elle a, fort justement, souligné que la logique de l’ALENA et du gouvernement mexicain en la matière ne tenait compte que d’une agriculture exportatrice de produit industriels, mais ignorait totalement le principal, l’alimentation. La base de l’alimentation, au Mexique, c’est le maïs, dont on fabrique ce qui sert de pain, les célèbres tortillas. Pour les Mexicains pauvres, soit une cinquantaine de millions de personnes d’après les statistiques internationales, c’est même l’essentiel de l’alimentation avec les haricots, noirs ou rouges. Mais sur le marché international, le maïs est devenu un produit industriel qui entre dans la fabrication de biocarburants. Cela explique que son prix se soit envolé ces derniers temps, et peut faire légitimement craindre une pénurie sur le marché alimentaire mexicain. Le problème posé par les paysans n’est donc pas seulement celui de leur propre survie, mais celui aussi de la survie d’une bonne partie de la population. Ce qu’ils défendent est l’indépendance alimentaire de leur pays, résumée dans le slogan Sin maíz no hay país (Sans maïs il n’y a pas de pays). Ils réclament la renégociation du volet agricole de l’ALENA.

La mobilisation, commencée le 1er janvier à la frontière des Etats-Unis, a culminé le 31 janvier avec une montée sur Mexico de centaines de milliers de paysans, soutenus par des syndicats ouvriers et diverses organisations du mouvement social en général. Il est à remarquer que le plus nombreux des syndicats paysans, la Confédération Nationale de la Campagne (CNC) était partie prenante, bien sûr, de la mobilisation. Or la CNC est traditionnellement dirigée par le PRI, parti du président Salinas de Gortari qui avait signé l’ALENA, et qui aujourd’hui encore assure que ce traité ne peut apporter que le bonheur au peuple mexicain. Le PRI pourrait bien avoir des soucis à se faire avec son secteur paysan…

Le gouvernement fédéral a fini, devant le flot de la protestation, par accepter d’ouvrir une table de « conversations », tout en écartant l’idée de renégocier le traité. Le problème, à l’heure où on écrit, est que les paysans ne veulent plus rien avoir à faire avec le ministre de l’Agriculture. Celui-ci, il est vrai s’est répandu en déclarations démontrant son profond et brutal mépris d’hacendado à l’ancienne envers les paysans, ainsi que… sa méconnaissance absolue de l’agriculture !

Vers la privatisation de Pemex ?

Autre dossier qui agite le Mexique : le gouvernement fédéral parle avec de plus en plus d’insistance d’ouvrir en partie au capital privé la compagnie d’État PEMEX (Petróleos de México). Il est vrai que la multinationale Exxon piaffe d’impatience devant la porte. Mais Pemex, c’est la poule aux œufs d’or pour l’État mexicain, qui vit en grande partie sur les revenus de cette compagnie. C’est d’ailleurs ce qui « justifie » la proposition gouvernementale : comme l’État pompe ses ressources, la compagnie manque d’argent pour procéder aux nécessaires investissements !

Là encore, cela touche une fibre ultrasensible chez les Mexicains : la nationalisation du pétrole avait été toute une bataille sous la présidence de Lázaro Cárdenas (1938), toujours perçu par une grande partie de la population comme un héros de l’indépendance nationale.

FeCal (le président Felipe Calderón, pour qui l’aurait oublié) se conduit en petit soldat bien obéissant du néolibéralisme : privatisons tout ! Mais là, il s’attaque à un gros morceau…

17 février 2008.

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