Oaxaca, 20 août 2007

Note d’information n°23
mardi 21 août 2007

Et voilà, les affaires reprennent, ou plutôt, à Oaxaca, elles ne se sont pas arrêtées. L’été a été riche en événements tristes, scandaleux, ou réjouissants, suivant les cas et les points de vue. On rappellera ici les principaux, dans l’ordre chronologique puisqu’il faut en choisir un.

Guelaguetza : nouveaux affrontements

La Guelaguetza, ce n’est pas rien dans l’Etat d’Oaxaca. Fête populaire traditionnelle, elle est l’occasion pour les différents peuples de présenter aux autres les nouveautés de leurs danses, de leurs chansons… Elle représente à la fois la grande diversité culturelle de l’Etat et l’envie de vivre ensemble de ses composantes, c’est-à-dire qu’elle est profondément indienne dans son fondement même : cette dialectique entre diversité et unité est typique du fonctionnement de la pensée indigène — pardon pour le jargon.

Seulement, voilà : ce chatoiement de couleurs et de sons est évidemment très attirant pour les touristes. C’est ainsi que les marchands de soupe et leur commis, le malgouverneur Ulises Ruiz Ortiz, se sont acharnés ces dernières années à en faire un événement officiel et commercial.

Comme en 2006, le mouvement populaire oaxaquègne a appelé à boycotter la Guelaguetza domestiquée et à en tenir une réellement populaire. Mais URO n’aime pas qu’on défie son autorité, et encore moins qu’on touche à son porte-monnaie. Il a donc envoyé le 16 juillet ses polices (d’Etat, municipale, parallèle…) réprimer violemment la Guelaguetza populaire. Bilan : une vingtaine d’arrestations. La plupart de ces personnes ont, bien sûr, passé de mauvais moments, mais ont toutes été relâchées dans la semaine ou les deux semaines suivantes. Il faut dire que le Mexique s’apprêtait à recevoir quelques personnalités internationales : rien moins que la secrétaire générale d’Amnesty International et le responsable de la Commission Interaméricaine des Droits Humains (voir ci-dessous)…

Mais il y a eu aussi le 16 juillet plusieurs blessés dont trois graves, Jesús Alfredo López García, César Grijalva et Emeterio Marino Cruz Vásquez. Le premier n’est autre que l’avocat du Comité de Libération 25 Novembre, fondé par le peintre oaxaquègne Francisco Toledo, pour recenser les prisonniers liés au mouvement social, recueillir des fonds pour payer les cautions, et en général obtenir leur libération. Jesús López est aujourd’hui tiré d’affaire, mais il l’a échappé belle : rien que pour ses blessures à la tête, il a fallu 18 points de suture ; or il en avait sur tout le corps. César Grijalva, qui l’accompagnait, est psychologue du CL 25-11 ; il s’en est moins bien tiré : un policier lui a tranché les tendons de la main droite avec une bouteille qu’il venait de casser pour cet usage. Jesús López a raconté tout cela en détail dans La Jornada du 4 août.

Quant au troisième, Emeterio Cruz, il est toujours hospitalisé. Maçon de son état et membre du Comité pour la Défense des Droits Indigènes de Santiago Xanica, il a été laissé pour mort par la police. Il est sorti du coma assez vite, mais a dû subir plusieurs opérations lourdes, dont une trachéotomie. Il a toujours besoin d’assistance médicale pour respirer, se nourrir, uriner.

Un mot sur la Guelaguetza officielle et commerciale. Grâce à ce déploiement policier, elle a réussi à se tenir. Mais l’assistance, un peu clairsemée, était en bonne partie constituée d’un public mercenaire. Une vidéo consultable sur le site de l’APPO montre en effet deux responsables du PRI local, liste en main, en train de distribuer alentour des billets de 200 pesos, à l’effigie de la tendre poétesse du XVIIème siècle Sor Juana Inés de la Cruz… Amis de la poésie, bonjour !

Dernier détail pittoresque : 300 policiers municipaux d’Oaxaca se sont mutinés et déclarés en grève le 9 août. Ils n’avaient toujours pas touché la coquette prime (entre 4 600 et 6 000 pesos) qu’on leur avait promise pour qu’ils osent affronter l’APPO…

Rapports accablants d’Amnesty et de la CIDH

Le rapport Oaxaca : clameur pour la justice, présenté début août à Mexico par Irène Khan, secrétaire générale d’Amnesty International en personne, rend compte d’innombrables atteintes aux garanties individuelles, perpétrées par les forces de police : usage excessif de la force, arrestations arbitraires, mise au secret des détenus, mauvais traitements et torture, menaces, harcèlement à l’encontre des défenseurs des droits humains et des journalistes, violation des procédures judiciaires et du droit à un jugement équitable… Remarquons que « les forces de police », cela englobe non seulement tous les corps de police de l’Etat d’Oaxaca, mais aussi la Police Fédérale Préventive. C’est bien pourquoi le rapport signale également que le gouvernement fédéral doit intervenir pour faire appliquer dans tout le pays les traités et conventions signés par le Mexique. Irène Khan a même souligné la « politique schizophrénique » du gouvernement mexicain, champion des droits humains à l’étranger, mais s’asseyant dessus dans son propre pays. C’est une façon de démolir l’argument — invraisemblable — d’un prétendu respect du fédéralisme, et de l’impossibilité pour le gouvernement central de passer par-dessus la souveraineté des gouvernements des Etats.

Toujours pince-sans-rire, Ulises Ruiz a déclaré aussitôt que ce rapport était « partial », puisqu’il représentait le point de vue des opposants à son régime, et qu’il « manquait de fondement ». Ben voyons ! Tout le monde sait qu’Amnesty a l’habitude de parler à la légère !

Quelques jours plus tard, le 7 août, c’était Florentín Meléndez, président de la Commission Interaméricaine des Droits Humains (CIDH), qui enfonçait le clou. Il s’est dit « profondément préoccupé » par l’impunité qui règne dans le pays face à la torture ou aux disparitions forcées, de même qu’aux crimes contre des journalistes. Il a affirmé également que la CIDH est préoccupée par « l’état de violence » qui sévit depuis plus d’un an à Oaxaca.

Bien entendu, FeCal (Felipe Calderón) s’est engagé auprès d’Irène Khan et de Florentín Meléndez à tenir le plus grand compte de leurs observations…

Élection des députés locaux : ¡que se vayan todos !

« Qu’ils dégagent tous ! ». Ce cri du cœur du mouvement social argentin, adressé aux politiciens de tous bords en 2001, a sûrement été pensé très fort par plus d’un-e Oaxaquègne à l’occasion de l’élection des députés au Congrès local, le 5 août dernier.

Force est de constater que la consigne, donnée au nom de l’APPO par certaines de ses composantes (le Front Populaire Révolutionnaire notamment), d’un vote sanction à l’égard du PRI d’Ulises Ruiz et du PAN de FeCal, a été suivie d’une certaine manière… et étendue à tous les partis politiques ! 70 % d’abstention ! Du jamais vu jusqu’ici.

Sachant d’autre part qu’il en va des élections comme de la Gelaguetza officielle (gens amenés par camions, parfois sous la menace, et petite gratification à la sortie), la participation sincère et spontanée à ces élections n’a pas dû dépasser les 15 % du corps électoral.

Dans ces conditions, il est normal, et dérisoire, que le PRI ait raflé tous les sièges. URO et les siens ont beau fêter leur succès, ils savent parfaitement qu’il s’agit d’une victoire à la Pyrrhus. S’il est vrai qu’ils gardent leurs sièges et les privilèges qui vont avec, ils ne peuvent pas ne pas voir le violent rejet populaire dont est l’objet toute la classe politique de l’Etat. Les petites magouilles grâce auxquelles URO parvenait à mettre dans sa poche les opposants (voir, par exemple, note n° 22) ne sont pas passées inaperçues auprès de la population. Et comme disait Coluche, « les gens, c’est pas que des cons ! ». Ils ont compris que la classe politique oaxaquègne dans son ensemble était gangrenée, et l’ont traitée comme telle, par le mépris.

Cela dit, ce résultat inattendu contrarie certains plans de l’équipe d’Ulises Ruiz. Ces élections comportent d’une part l’élection directe au suffrage majoritaire pour les 25 circonscriptions de l’Etat. Mais il y a également une part de proportionnelle : 17 des 42 députés sont choisis sur les listes fournies par les partis en fonction des résultats globaux. Or si un parti, comme c’est le cas du PRI, obtient tous les sièges du système majoritaire, il n’a droit à aucun député à la proportionnelle. La tuile ! Car URO comptait bien, grâce à l’immunité parlementaire, assurer l’impunité à deux de ses assassins en chef, Jorge Franco Vargas et la sémillante Lizbeth Caña Cadeza, respectivement responsables de la police et de la justice en 2006 ; il les avait placés en tête de sa liste de députés à la proportionnelle. Bien sûr, il n’était pas question de les présenter au scrutin majoritaire, leur impopularité pesait trop lourd ; mais à la proportionnelle, en principe, c’était du velours. Et patatras ! Le bel échafaudage s’effondre. Il semblerait qu’une manœuvre soit en cours pour rattraper le coup. Le PRI pourrait reconnaître qu’il y a eu fraude dans les deux circonscriptions où le résultat était le plus serré, et refiler deux sièges au PRD (gauche). Tout bénéfice pour le PRI, qui se donne ainsi une image de démocrate réglo, garde une écrasante majorité, et case ses deux assassins. L’attrait de deux misérables sièges sera-t-il assez fort pour que le PRD avalise ce honteux marchandage, et donne à nouveau raison aux 70 % d’abstentionnistes ?

Quatre Espagnols (catalans) arrêtés

Le soir même du scrutin, le dimanche 5 août, cinq personnes, un Mexicain et quatre citoyens de l’Etat espagnol étaient arrêtés alors qu’ils se promenaient sur le zócalo d’Oaxaca, sans qu’on leur donne la moindre indication sur ce qui leur était reproché. Les policiers les ont ensuite emmenés « à un endroit qui semblait être une caserne ». Là, ils leur ont confisqué toutes leurs affaires, y compris leurs passeports. On les a cagoulés, on a obligé les deux hommes à s’agenouiller, et les trois femmes à relever leur corsage. Les femmes ont ensuite fait l’objet d’attouchements sexuels. On les a photographiés de face et de profil. Quelques-uns ont reçu des coups, tous des menaces, des insultes et des humiliations. Au bout d’une heure et demie de ce traitement, on les a enfin conduits devant un agent du Ministère public, qui ne les a pas informés davantage du motif de leur arrestation. Ils ont ensuite été transférés à Itzalpa (District fédéral) et remis au service national de migration (INM) en vue de leur expulsion du territoire mexicain, puisqu’ils étaient… sans papiers !

Heureusement, l’une des Catalanes, Laia Serra, avocate de la Commission Civile Internationale d’Observation des Droits Humains (CCIODH) avait eu le temps de contacter la sénatrice Rosario Ibarra, fondatrice du mouvement Eureka pour la recherche des disparu-e-s. Celle-ci a pu présenter en urgence un amparo (recours) qui a permis d’éviter l’expulsion immédiate.

Entre-temps, l’affaire commence à faire du bruit en Catalogne et dans le monde, ce qui n’arrange pas l’image du Mexique auprès de ses hôtes Florentín Meléndez et Irène Khan. Celle-ci fait savoir publiquement qu’Amnesty International lance un appel mondial à ses adhérents pour qu’ils exigent du gouvernement mexicain qu’il enquête à fond sur les détentions arbitraires, les abus et violations des droits humains commis à l’encontre des militants des mouvements sociaux d’Oaxaca et Atenco. Il faut donc de toute urgence se débarrasser du bâton merdeux. Et c’est ainsi que l’INM, le 13 août, après avoir « vérifié la légalité du séjour » des quatre étrangers, les libère. Leur compagnon mexicain, lui, l’avait déjà été après versement d’une caution.

Les frères Sosa transférés dans l’Etat d’Oaxaca

Le 16 août, Flavio et Horacio Sosa ont été, enfin, transférés dans une prison de l’Etat d’Oaxaca. Leurs avocats le réclamaient depuis longtemps. Leur présence dans un pénitencier fédéral de haute sécurité n’avait aucune justification légale, puisque rien de ce qui leur est reproché n’est un crime fédéral. C’est à la justice ordinaire d’Oaxaca de les juger, c’est donc dans l’Etat d’Oaxaca que doit se passer leur détention, dit la loi mexicaine ; depuis le 4 décembre qu’ils sont en prison, il était temps de s’en rendre compte. URO n’a pas fait de cadeau à la famille Sosa : la prison de San Juan Bautista Cuicatlán se trouve aussi loin que possible de la capitale de l’Etat, à 104 kilomètres au nord. Cependant, si on se souvient que pour les autres prisonniers de l’automne 2006, leur rapatriement dans l’Etat d’Oaxaca avait été le prélude à leur libération, celui des frères Sosa est de toute façon une bonne nouvelle.

Dix nouveaux mandats d’arrêt

Toutefois, il ne faudrait pas croire trop vite à la conversion démocratique d’Ulises Ruiz et au retour à la normale dans l’Etat d’Oaxaca. Le 13 août, le pouvoir judiciaire de l’Etat a lancé dix nouveaux mandats d’arrêt contre des membres du Conseil de l’APPO, pour avoir « poussé leurs sympathisants à agresser la police » le 16 juillet. Même si toutes les preuves existent pour montrer que ce jour-là, c’est la police qui a agressé les manifestants, et pas l’inverse… Détail bien à la manière d’URO : la « justice » a publié un communiqué dans lequel elle cite une quinzaine de noms de responsables de l’APPO, sans dire lesquels précisément font l’objet d’un mandat d’arrêt. Il a dû trouver ça dans un manuel de guerre psychologique de la CIA.

En tout cas, pour les soutiens, pas question de baisser la garde…

20 août 2007.

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