Oaxaca, 20-12-06

Note d’information n°13 bis
mercredi 20 décembre 2006
mis à jour samedi 28 avril 2007

Avant la note d’info n° 14, qui ne saurait tarder, il a semblé intéressant de fournir au lecteur les deux textes ci-dessous envoyés par l’APPO. L’un est un témoignage, l’autre une analyse, et tous deux donnent des éléments extrêmement précis, qui peuvent permettre d’approcher de plus près la réalité de la lutte oaxaquègne.

On signalera juste une petite différence d’appréciation - fort académique - avec un passage du deuxième texte. Il parle de fascisme ; or, s’il est vrai que les caractéristiques qu’il cite lui appartiennent, de l’avis du rédacteur il en manque une fondamentale, et c’est tant mieux : l’adhésion de larges secteurs populaires à la dictature.

Après une heure et demie de tortures, les dirigeants de l’APPO sont libérés

A 19 h 30 approximativement le lundi 18 décembre, rue de Guerrero, a été interceptée la camionnette pick up dans laquelle circulaient les compañeros Florentino López Martίnez, Otalo Macario Padilla et Pedro Garcίa Garcίa.

Tous les trois sortaient d’une réunion du Conseil de l’Etat des Peuples d’Oaxaca qui avait eu lieu dans les installations de la 22ème Section du Syndicat National des Travailleurs de l’Education qui se trouve au coin des rues Armenta et López, à un pâté de maisons de l’ancien palais du gouverneur, zone occupée par des policiers fédéraux et de l’Etat. Florentino López est actuellement un des porte-parole de l’APPO ; Otalo Macario est représentant du secteur d’Ocotlán de la 22ème Section du SNTE ; Pedro Garcίa est un dirigeant étudiant de l’Université Autonome Benito Juárez d’Oaxaca (UABJO). Les trois compañeros sont membres du Front Populaire Révolutionnaire.

La camionnette dans laquelle ils circulaient a été suivie par des groupes paramilitaires et rejointe dans la rue de Guerrero, près de la Glorieta de Cinco Señores, où deux camionnettes leur ont coupé la route. Des individus en civil, avec des armes longues, les ont mis en joue en armant leurs flingues, tandis qu’ils les sortaient de la voiture en les jetant au sol. « C’était Alejandro Barrita qui était à la tête de cette opération », a déclaré lors de la conférence de presse Otalo Macario, le visage ensanglanté.

« Nous comprenons bien que tout cela est dû au fait que nous avons continué la lutte à tout moment et exigé une réponse immédiate à toutes les revendications formulées dans le cahier de doléances, dont le point principal est le départ d’Ulises Ruiz Ortiz ».

Des milliers d’yeux et d’oreilles

« C’est grâce au peuple, qui, comme nous l’avons toujours su, a des milliers d’oreilles et des milliers d’yeux, qu’aujourd’hui nous sommes libres » a déclaré Florentino López, la chemise déchirée et le corps pleins de traces de coups.

« La seule chose que j’ai perçue, c’est plusieurs armes à feu, des armes de poing et d’autres longues, qu’on armait tandis qu’on nous encerclait. J’ai senti les bottes sur ma tête, ils nous ont menacés et nous ont montés tous les trois dans une camionnette pendant que plusieurs d’entre eux montaient dans la notre.

« Ils parlaient entre eux et disaient que les gens s’étaient rendu compte, qu’une moto était en train de les suivre, alors l’un d’eux a donné l’ordre : débarrassez-vous en, éliminez-le. Nous avons craint pour la vie de cette personne inconnue qui nous suivait ». Le porte-parole López Martίnez raconte cela devant le rectorat.

Immédiatement après avoir été séquestré avec un luxe de violence, les trois membres du Conseil des Peuples d’Oaxaca ont été conduits, après un long trajet sur des chemins de terre, à une prison clandestine où on les a séparés dans différentes cellules et torturés. « Ils m’ont fait mettre à genoux en armant leur flingue.

« Ne joue pas au con, López Nelio est ton cousin germain ». Selon une des intentions du gouvernement de l’Etat, ils voulaient faire avouer à Florentino un lien entre l’APPO et le PRD, étant donné que López Nelio est député local de ce parti.

Nous sommes l’escadron de la mort

« Tu sais qui nous sommes ? J’espère que quand tu seras dans l’au-delà, tu te souviendras de nous, nous sommes l’escadron de la mort, ceux qui portent un insigne avec des croix entrelacées de couleur rouge ».

Après une première série de coups de crosse, de poing et de pied, ils ont arrangé les cheveux et les vêtements de Florentino pour le prendre en photo. Ensuite, ils l’ont aussi photographié nu. « Prenez-le en photo d’abord, et les autres après », a dit un chef aux tortionnaires. Après les photos, ils ont continué à lui balancer des coups de pied dans l’estomac, dans la tête. Ils l’ont fait mettre à genoux et l’ont interrogé en lui braquant sur la tempe un pistolet armé. « Qu’est-ce que tu faisais ? C’est quoi, ton métier ? ». Questions, et encore des coups. « Quelles sont les décisions ? » ont-ils demandé avec insistance au milieu d’une pluie de coups, en parlant des décisions prises lors de la session du Conseil de ce jour-là. Des coups de pied et de poing qui ne le laissaient pas reprendre son souffle, tandis qu’ils menaçaient d’appuyer sur la détente pour obtenir cette information. Mais Florentino s’est refusé à fournir le moindre renseignement.

Les menaces étaient constantes, la torture psychologique tournait autour de l’idée de les balancer en mer depuis un avion.

Après la torture dans cette cellule clandestine, au milieu des menaces ils les ont fait monter dans une camionnette. En les faisant descendre, derrière la place Soriana, ils leur ont collé le pistolet sur la tête et ont menacé de tirer. Là, ils les ont abandonnés. Quand ils se sont rendu compte que les tueurs étaient partis, ils se sont approchés d’un groupe de jeunes qui se trouvaient à une cinquantaine de mètres de là.

« Nous les avons d’abord informés de qui nous étions, nous leur avons demandé de veiller aux suites de l’affaire, s’ils apprenaient le lendemain que nous étions introuvables, qu’ils fassent savoir d’une façon ou d’une autre qu’ils nous avaient vu à cet endroit ; nous leurs avons demandé de quitter les lieux, au cas où les autres auraient l’intention de revenir ou de monter un assassinat, parce qu’ils étaient probablement en train de nous surveiller ». C’est ce que le porte-parole de l’APPO a raconté à la presse.

Avec un téléphone mobile qu’on leur avait rendu, ils ont réussi à entrer en contact avec les compañeros et quitter l’endroit. Le groupe paramilitaire a volé un dossier et un agenda électronique qui contenait les accords de l’APPO et du Front Populaire Révolutionnaire, organisation à laquelle appartiennent les trois séquestrés.

18 décembre 2006, Oaxaca, Cité Rebelle.


Assemblée Populaire des Peuples d’Oaxaca

L’arrestation des trois dirigeants de l’APPO, élément de la stratégie d’extermination

[N.B. : les passages en italique et entre crochets sont des notes du traducteur]

D’abord, il est nécessaire de clarifier pourquoi les organisations sociales, les syndicats et le peuple d’Oaxaca demandent le départ d’Ulises Ruiz Ortiz (URO). Depuis le tout début de son mandat de gouverneur, URO a commencé une campagne de terreur d’Etat [du même type que lors des guerres coloniales : bataille d’Alger, par exemple] : assassinats, arrestations arbitraires, état de siège dans les communautés rebelles, comme les municipalités remportées par des autorités populaires, harcèlement des journalistes, contrôle des media, criminalisation du mouvement social, en un mot, la suspension des garanties individuelles, caractéristiques propres d’un régime fasciste. Cette campagne de « contre-insurrection » avait pour objet d’en finir une fois pour toutes avec les organisations sociales, les syndicats, et en général toute opposition, afin de pouvoir imposer ainsi les plans économiques dont le chargeaient les riches qui ont payé sa campagne électorale, l’ont soutenu dans la fraude et ont obtenu l’aval du TRIFE (Tribunal Fédéral Electoral). Il s’agit du Plan Puebla-Panamá, du Projet Eolien, du Couloir Transisthmique, du Couloir Touristique, etc. Ce sont des projets qui entraînent la spoliation des terres des communautés, le déplacement des habitants des « colonias » [quartiers construits avec l’aide des habitants sur leurs terres communautaires], la misère et la faim pour les peuples d’Oaxaca. Voilà donc la raison pour laquelle l’ensemble du peuple d’Oaxaca a convergé le 17 juin dernier dans la constitution de l’Assemblée Populaire des Peuples d’Oaxaca, et s’est fixé pour principale revendication la chute d’Ulises Ruiz Ortiz.

Le Tyran a poursuivi dans cette logique, il a trop d’engagements à honorer ; avec la bourgeoisie, avec les mafias au pouvoir, avec le narcotrafic, il a mis à sac les finances publiques, a détruit le Patrimoine Historique de notre ville, a commis une liste interminable de délits : concussion, malversations, assassinats, abus de pouvoir, etc. Ce sont là les raisons pour lesquelles URO s’accroche à son poste, sans parler de son profil psychologique.

Les groupes parapoliciers

En mars 2006, URO se réunit avec Jorge Franco Vargas et José Manuel Vera Salinas, titulaires respectivement du Secrétariat Général de Gouvernement et de la Direction de la Sécurité Publique de l’Etat, pour constituer un Cabinet de Sécurité. Lors de cette réunion, un des principaux accords auxquels ils arrivent est la création d’un groupe parapolicier constitué par des membres de l’Unité Policière d’Opérations Spéciales (UPOE), la Force Policière à Haut Rendement [ ! ] (FPAR), l’Unité Ministérielle d’Intervention Tactique (UMIT), des groupes d’élite des différentes polices d’Etat, et qui aura pour principal objectif l’élimination de cibles politiques.

Avec le conflit, ce groupe a été élargi ; outre l’intégration de nouveaux éléments de ces corps et d’autres, il a aussi recruté des « civils » : truands et priistes [membres du PRI, Parti Révolutionnaire Institutionnel d’Ulises Ruiz]. Ce groupe parapolicier dispose de tout le soutien d’URO, jouit d’une impunité et d’une liberté de mouvement totales, et il semble bien qu’il ait aussi l’appui du gouvernement [fédéral] de Calderón. Ce groupe parapolicier a été l’auteur matériel des 26 assassinats survenus au cours de ces six derniers mois.

Sur la séquestration et la tentative de faire disparaître le porte-parole et les membres de l’APPO.

Hier, lundi 18 décembre, c’est ce groupe parapolicier qui a été chargé de l’enlèvement de Florentino López, Otalo Padilla et Pedro García, les trois membres du Front Populaire Révolutionnaire et de l’APPO. Cela faisait des jours qu’il essayait de les capturer. Au moins à trois occasions, Florentino López, porte-parole de l’APPO a réussi à échapper à ses ravisseurs ; les avocats ont fait des recherches et n’ont trouvé aucun mandat d’arrêt, ce qui laisse supposer que son arrestation devait être clandestine et son but la disparition. Cela a pu être évité grâce à la réaction immédiate de la Commission de Sécurité de l’APPO, qui, avec l’aide des citoyens, a repéré immédiatement la maison de sûreté dans laquelle ils retenaient les compañeros. Grâce aussi à la mobilisation des Organisations des Droits de l’Homme, et aux citoyens qui se sont donné rendez-vous en un lieu proche de la maison de sûreté du groupe paramilitaire et devant la Direction Générale de la « Justice » de l’Etat. Les compañeros ont été libérés vers 21 h. 30. Une heure et demie a suffi pour les soumettre à une cruelle torture. Parmi les personnes qui dirigent le groupe parapolicier qui les a arrêtés, ils ont pu identifier Alejandro Barrita Ortiz, qui fait fonction de directeur de la Police Auxiliaire Bancaire, Industrielle et Commerciale (PABIC) du gouvernement de l’Etat.

Cela vient renforcer les preuves qui relient le gouvernement de l’Etat aux groupes parapoliciers, lesquels opèrent avec une totale impunité, et, comme on le voit avec le soutien en toute connaissance de cause du Gouvernement de l’Etat et de la Police Fédérale Préventive, par conséquent avec celui du Gouvernement fédéral de Felipe Calderón.

Nous rendons responsables de ces faits Ulises Ruiz Ortiz, Manuel García Corpus et Lino Celaya Luria.

La logique d’extermination se poursuit

Cela démontre également que le plan initial d’URO se poursuit : l’extermination du mouvement social. Tandis que d’un côté, il dit appeler « à la réconciliation et au dialogue », de l’autre continuent les arrestations arbitraires, les assassinats, les disparitions. Cette lutte est une lutte de classes, et c’est dans ce cadre qu’URO et à présent FECAL [surnom de Felipe Calderón] cherchent à éliminer l’APPO. Pour en finir avec l’APPO, il leur faudra en finir avec tout un peuple digne et fier.

Nous sommes toujours là, fermes et dignes, la persécution déclenchée ne fait que renforcer le bien-fondé de nos revendications, de nos objectifs.

TOUT LE POUVOIR AU PEUPLE

ASSEMBLÉE POPULAIRE DES PEUPLES D’OAXACA

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