Nouveaux crimes d’Ulises Ruiz

Oaxaca, note d’information n° 28
dimanche 20 avril 2008
mis à jour dimanche 27 avril 2008

Ulises Ruiz Ortiz (URO), malgouverneur de l’État d’Oaxaca, chassé par la population mais rétabli sur son trône par l’intervention massive et brutale du gouvernement fédéral en novembre 2006, n’a vraiment que le crime pour se maintenir au pouvoir. Il vient encore de le prouver le 7 avril dernier, en faisant assassiner deux jeunes Indiennes Triquis, Teresa Bautista Merino (24 ans) et Felícitas Martínez Sánchez (20 ans). Elles étaient toutes deux animatrices de la radio communautaire La Voix qui Rompt le Silence, de la municipalité autonome indigène de San Juan Copala, et se rendaient à la capitale de l’État pour participer au Forum régional pour la Défense des Droits des Peuples d’Oaxaca, quand elles ont été tuées par balles. Parmi leurs compagons de voyage, il y a eu en plus trois blessés, dont un gamin de trois ans. Les pistoleros ont été reconnus : ils s’agit des hommes de main d’un cacique local lié à URO.

Ce double assassinat fait suite, dans les quatre derniers mois, à ceux des représentants indigènes Plácido López, Lauro Juárez et Rosalino Díaz. À ce rythme-là, on ne peut plus parler de cas isolés. Il s’agit d’une politique, monstrueuse mais raisonnée, qui consiste à repérer puis éliminer celles et ceux à qui leur communauté fait confiance et donne des responsabilités.

Rencontre régionale indigène

Les 9 et 10 avril (anniversaire de la mort d’Emiliano Zapata) s’est déroulé dans les locaux de la 22ème section du Syndicat National des Travailleurs de l’Education (SNTE) le Forum régional pour la Défense des Droits des Peuples d’Oaxaca, auquel on faisait allusion plus haut. Y appelaient une cinquantaine d’organisations communautaires et sociales, c’est-à-dire pour la plupart des organisations indiennes ; rien d’étonnant, puisque les Indiens constituent plus des deux tiers des habitants de l’État d’Oaxaca.

La déclaration finale souligne que l’État d’Oaxaca est gouverné par « une mafia, qui utilise les ressources publiques pour son propre bénéfice ». Elle dit aussi : « À Oaxaca, nous vivons dans un état d’exception, où les garanties constitutionnelles et les droits humains sont constamment violés par ces mêmes gouvernants ».

Après avoir rappelé quelques-unes des principales revendications populaires, notamment le châtiment des assassins et la libération des prisonniers politiques (le texte en cite onze, dont Flavio Sosa), la déclaration se clôt sur un « appel fraternel et respectueux aux peuples, lotissements, barricades, organisations, syndicats, ONG, groupes de femmes, de jeunes, d’artistes et d’intellectuels, pour reconstruire l’Assemblée populaire des Peuples d’Oaxaca suivant les principes qui lui ont donné vie, fondés sur l’autonomie, l’indépendance, le modèle communal indien, le consensus et le respect. L’APPO ne doit être le patrimoine d’aucun groupe politique, ni son Conseil un espace sectaire de dirigeants. L’APPO doit retrouver son caractère d’assemblée […] Seule une APPO renforcée pourra affronter la barbarie dans laquelle vivent les Oaxaquègnes ».

Lutte des prisonniers politiques au Chiapas : premier succès

La criminalisation systématique des mouvements sociaux remplit les prisons de militants populaires, et pas seulement dans l’État d’Oaxaca. C’est la même chose dans le reste du Mexique, tout particulièrement dans le Chiapas voisin. Au Chiapas comme à Oaxaca, ces prisonniers politiques sont indiens pour la plupart.

Or, en février dernier, a commencé au Cereso (« centre de réhabilitation sociale », traduisez : pénitencier) d’El Amate une grève de la faim de ces prisonniers politiques. Elle s’est vite étendue à d’autes Ceresos : ceux de Los Llanos et de Playas de Catazajá, ainsi qu’à la prison municipale de Tacotalpa, État voisin de Tabasco, où deux membres des Bases d’appui zapatistes sont injustement incarcérés depuis douze ans. Cette grève de la faim s’est poursuivie jusqu’au 6 avril pour les derniers à la mener ; elle a été arrêtée à la demande de l’évêque honoraire de San Cristóbal de las Casas, Samuel Ruiz, qui craignait pour leur santé et leur vie (l’engagement sans faille pour les droits humains de Samuel Ruiz explique qu’on l’ait écouté).

Ce mouvement a obtenu un premier succès : les 31 mars et 1er avril, le gouverneur du Chiapas a libéré 140 prisonniers, dont 31 qui participaient à la grève. Il en reste 17 encore incarcérés, 15 au Chiapas et les deux du Tabasco. La lutte continue sous d’autres formes : les prisonniers libérés et les familles des emprisonnés tiennent par exemple des plantones (sorte de campements) devant le siège du gouvernement de l’État. À suivre…

Contre la privatisation du pétrole

Dans une note précédente (n° 26), on signalait les projets du gouvernement fédéral d’ouvrir en partie au capital privé la compagnie d’État PEMEX (Petróleos de México). On rappelait aussi qu’il s’agit au Mexique d’un sujet ultra-sensible. Le président qui a nationalisé le pétrole en 1938, Lázaro Cárdenas, reste pour beaucoup de Mexicains une des grandes figures de l’indépendance nationale, au même titre que Miguel Hidalgo, Benito Juárez ou Emiliano Zapata.

Lázaro Cardenas avait pris soin d’inscrire dans la constitution la propriété nationale imprescriptible des ressources du sous-sol, ce qui complique la tâche de l’actuel président FeCal (Felipe Calderón). De plus, son ministre de l’Intérieur (qui a presque les attributions d’un premier ministre) a été pris la main dans le sac : alors qu’il était sous-secrétaire d’État à l’énergie, il avait signé des contrats juteux (enfin, pas pour l’État mexicain) entre Pemex et une compagnie privée espagnole appartenant… à son papa ! Si c’est pas un bon fils, ça… Cela aussi a compliqué la tâche à FeCal, on s’en doute.

Tout cela a provoqué des tensions à l’intérieur du PRI, allié parlementaire indispensable du PAN de Calderón. Malgré tout, il y a encore des priistes qui se réclament, même si c’est mollement, de l’héritage de Lázaro Cárdenas.

Mais cela a surtout permis au candidat battu par la fraude aux dernières présidentielles, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), de mettre sur pied une large mobilisation populaire autour de la défense du pétrole national. La formation de « brigades » d’opposants et d’opposantes (surnommées les Adelitas en souvenir d’une célèbre femme combattante de la Révolution de 1910) a connu un énorme succès, tant dans la capitale fédérale que dans les différents États du Mexique. Des centaines de milliers, peut-être des millions de Mexicains se sont ainsi manifestés dans tout le pays.

Il est difficile de savoir si cela suffira pour empêcher le mauvais coup néolibéral du gouvernemement. Cela a au moins évité que la question soit torchée en deux coups de cuiller à pot un petit matin au Parlement, ce qui était le projet présidentiel. À présent, il ne peut plus faire l’économie d’un grand débat national sur la question.

16 avril 2008.

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