Les assassins de Brad Will relâchés - Oaxaca, 2-12-06

Note d’information n°12
samedi 2 décembre 2006
mis à jour samedi 28 avril 2007

On se souvient que le jeune journaliste étasunien d’Indymedia Bradley Will a été assassiné le 29 octobre dernier à Santa Lucía del Camino, banlieue d’Oaxaca ; ses assassins avaient alors été filmés et photographiés, et formellement reconnus par plusieurs témoins directs ; l’un, Abel Zárate, conseiller municipal PRI de Sta Lucía del Camino, l’autre, Orlando Aguilar, policier municipal de la même commune. Aucun doute n’était possible, quoi qu’ait pu en dire la sémillante Lizbeth Caña, responsable de la justice dans l’Etat d’Oaxaca. Leur libération « faute de preuves » le 30 novembre est un message d’une absolue limpidité : totale impunité pour les pistoleros du PRI.

Bien entendu, cela signifie par la même occasion menace de mort permanente pour tout-e membre ou sympathisant-e de l’Assemblée Populaire des Peuples d’Oaxaca, et même, d’après le site de l’APPO, pour toute personne ayant aux yeux des flics et pistoleros le « look » à pouvoir l’être, débardeur noir, cheveux longs pour un homme, etc...

Cela, plus encore qu’Ulises Ruiz paradant à Santo Domingo sur l’emplacement du plantón populaire démonté, plus encore que la perte des derniers bastions visibles de l’APPO (la barricade de Cinco Señores et Radio Universidad), est révélateur de l’ambiance actuelle à Oaxaca. La semaine écoulée depuis la répression de la manif du 25 novembre a été une semaine de terrorisme d’Etat, l’expression englobant aussi bien l’Etat d’Oaxaca, représenté par la police dite « ministérielle », que la Fédération mexicaine et sa Police Fédérale Préventive.

La direction de l’APPO dans la clandestinité

Des scènes qui ne sont pas sans rappeler la tristement célèbre bataille d’Alger menée par Massu, Bigeard et Aussaresse contre le peuple algérien ont été quotidiennes : ratissages, souricières, chasse à l’homme - et à la femme - pour capturer les représentants de l’APPO, arrestations indiscriminées, perquisitions sans mandat, torture et mise au secret des détenus, déportation des prisonniers politiques vers des pénitenciers des Etats le plus éloignés (Nayarit, Tamaulipas...), harcèlement et intimidation des familles de militants populaires... Même l’archevêché a protesté contre la brutalité de la répression, c’est dire !

Les enseignants de la 22ème section du SNTE sont particulièrement visés. Les « ministériels » font irruption dans les écoles pendant la classe, fortement armés (fusils d’assaut AK-47, pistolets mitrailleurs R-15 surnommés « cornes de bouc »), fracassent les portes à coups de pied et de crosse, enlèvent les prof-e-s sous les yeux des gamins, en secondaire, en primaire et même en maternelle. Le site de l’APPO donne quelques cas précis à San Isidro de Etla, à Vicente Guerrero, à Atzompa, à Ocotlán, puis élargit à toutes les Vallées Centrales, et finit par renoncer au détail en parlant « d’une infinité d’écoles », tout ça pour la seule journée du 30. Cela a débouché sur la fermeture de beaucoup d’écoles, faute d’enseignants, que ceux-ci aient été arrêtés ou que, prévenus, ils aient pris le maquis à temps ; là où les écoles restent ouvertes, les parents et habitants des villages ou quartiers se sont organisés pour défendre les profs.

Les 260 membres du Conseil de l’APPO, particulièrement recherchés, ont dû eux aussi disparaître de la circulation. On sait à présent qu’une partie au moins des fondateurs de l’APPO, comme Erangelio Mendoza, de la 22ème section, ou Flavio Sosa sont à Mexico, où il sera plus difficile de les trouver au milieu des 25 millions d’habitants du District Fédéral...

Rectificatif

Dans la note précédente, on écrivait qu’en réponse à l’agression de la PFP lors de la marche du 25, les manifestants avaient incendié des bâtiments publics, notamment le Tribunal Supérieur de Justice de l’Etat. Même si cela rompait avec la ligne de conduite habituelle de l’APPO, il ne semblait pas invraisemblable, ni moralement condamnable, que des militants populaires excédés par la bestialité de la répression s’en soient pris à des symboles de la tyrannie. Après tout, la colère est humaine...

Eh bien on avait tort. Les « appistes » se sont défendus de la PFP avec des cocktails molotov, mais à aucun moment ils ne s’en sont servi contre des bâtiments. La Jornada du 1er décembre affirme que ce fut l’œuvre de groupes du PRI infiltrés dans la manifestation, et elle ne le fait pas en l’air. « Des sources gouvernementales ont confirmé à notre journal que la PFP a arrêté samedi dernier des employés du gouvernement d’Ulises Ruiz qui se sont infiltrés dans la manifestation pour réaliser des actions violentes que, par la suite, le gouvernement de l’Etat attribuerait à l’APPO », écrit-elle, et elle cite des noms, comme celui de Geodardo Martínez Canseco. Flavio Sosa, lui, insiste sur des détails troublants : pourquoi ces bâtiments n’étaient-ils pas gardés ? pourquoi les pompiers ne sont-ils pas intervenus ? pourquoi les documents qui ont brûlé étaient justement les dossiers indispensables à l’audit financier que doit subir le gouvernement d’Ulises Ruiz ?

Pas gêné pour autant, Arturo Chávez, sous-secrétaire fédéral à l’Intérieur, déclare que « ces actions délictueuses de vandalisme obligent à appliquer la loi » ... contre les membres de l’APPO !

Tout ça n’empêche pas, Nicolas...

... qu’la Commune d’Oaxaca n’est pas morte ! Le 29 novembre s’est conclu le Forum des Peuples Indigènes d’Oaxaca, qui en a rassemblé 14 sur les 16 que comprend l’Etat. Avec la calme persévérance indienne, la résolution finale renouvelle l’exigence de l’évacuation de la PFP qui « loin de garantir la sécurité et la paix, n’est venue qu’aggraver le confit », et celle du départ d’Ulises Ruiz ; elle accuse également les gouvernements de l’Etat et de la Fédération de « criminaliser la protestation sociale pour désarticuler l’Assemblée Populaire des Peuples d’Oaxaca ». Adelfo Regino, vieux sage mixe choisi par le Forum comme porte-parole, a déclaré : « Il est clair que le gouvernement a opté pour la voie de la violence institutionnalisée. La désignation de Francisco Ramírez Acuña comme ministre de l’Intérieur dit bien la main de fer qu’il prétend adopter pour résoudre le conflit, mais il n’y parviendra pas. Cela ne fera que radicaliser davantage le mouvement face à l’effondrement du modèle du caciquat ». Il a ajouté que la prétention du gouvernement à décapiter le mouvement était vaine, s’agissant d’un mouvement qui n’a pas de « tête », mais seulement une solide base sociale. Il a conclu que le nouveau gouvernement de Felipe Calderón devrait saisir la chance d’ouvrir un espace à la voie du dialogue, et d’élargir ainsi l’étroitissime marge de légitimité avec laquelle il arrive. Vlan ! On le voit, les Indiens, malgré les conditions adverses, ne dévient pas d’un iota de la position définie par le congrès constitutif de l’APPO.

Le lendemain, une manif d’un millier de personnes s’est déroulée sans incident à Juxtlahuaca, municipalité mixtèque de l’ouest de l’Etat, pour exiger la libération des prisonniers politiques.

Et puis, surtout, le 1er décembre, des manifestations ont eu lieu dans tout l’Etat, regroupant des milliers de gens. L’une dans la région de l’isthme de Tehuantepec, a bloqué plusieurs heures une raffinerie de pétrole avec l’aide des travailleurs du lieu. Celle de la capitale a vu se rassembler plus de 5000 personnes, à un autre endroit que celui prévu initialement et qui était occupé par la PFP. Florentino López, un des porte-parole de l’APPO, a déclaré : « les gens ont rompu avec la peur d’être arrêtés, et ainsi, ils ont vaincu le siège policier tendu ces derniers jours pour en finir avec le mouvement social de protestation ». Il a ajouté : « Ce qui avait l’air d’une défaite, de l’écrasement de toute manifestation ouverte, n’a été qu’une illusion ; ce 1er décembre, la société qui exige la justice à Oaxaca a peut-être peur, mais elle n’est pas vaincue : nous sommes redescendus dans la rue ». A la fin de la marche, Erangelio Mendoza a annoncé par téléphone depuis Mexico que les conversations allaient reprendre lundi prochain avec le ministère de l’Intérieur, et que la question de la libération des prisonniers politiques serait l’une des premières abordées. Sur la même question, la 22ème section va reprendre des actions qui pourraient aller jusqu’à une nouvelle grève.

On parlait plus haut de la bataille d’Alger : elle a coûté au peuple algérien du sang et des larmes, mais ne l’a pas empêché de conquérir son indépendance. Il semblerait qu’il en aille de même avec la bataille d’Oaxaca.

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