Le prix de la tortilla - Oaxaca, 4-02-07

Note d’information n°15
lundi 5 février 2007
mis à jour samedi 31 mars 2007

Pour l’instant, et depuis le 10 janvier, ce qui secoue tout le Mexique, c’est l’augmentation en flèche (40%) du prix de la tortilla. Il faut dire que ces galettes de maïs, sorte de crêpes un peu épaisses, constituent l’aliment de base, au Mexique et dans toute l’Amérique centrale. Non seulement elles remplacent le pain, mais elles tiennent aussi lieu d’assiette, puisqu’on y roule ce qu’on a à y mettre : presque toujours des haricots rouges préparés de mille façons, parfois aussi de la viande ou un œuf, rien que du sel et du piment chez les plus pauvres... C’est dire que l’envol du prix de la tortilla au Mexique fait le même effet que la hausse du prix du pain dans la France de Louis XVI, d’autant que cette augmentation en annonçait une cascade d’autres : lait, œufs, viandes, gaz, eau...

Il est édifiant de s’arrêter quelques instants sur cette hausse, démonstration éclatante du « succès » du capitalisme, version néolibérale mondialisée, à satisfaire les besoins élémentaires des populations. Comme le gouvernement actuel du PAN, les trois précédents (deux PRI et un PAN) fonctionnaient à partir de la formule infaillible : « pourquoi dépenser de l’argent à subventionner la production de maïs au Mexique, si on peut l’acheter moins cher aux Etats-Unis ? » N’allez pas croire qu’il s’agit là d’un vertueux régime « zéro subvention » : l’argent public mexicain est alors allé, sous forme d’aides aux importations, dans les caisses des grandes multinationales qui contrôlent le commerce des grains, notamment Cargill et Archer Daniels Midlands. Bien entendu, cette politique a provoqué la faillite de millions de petits producteurs, qui sont allés grossir les bidonvilles du Mexique, ou les rangs des sans-papiers aux Etats-Unis. Ce faisant, elle a aussi plongé le Mexique dans la dépendance alimentaire, pour 25% du maïs consommé. Et puis un jour, les multinationales étasuniennes décident de consacrer 40 millions de tonnes de maïs non plus à l’alimentation humaine, mais à la production d’éthanol. Un petit coup de spéculation par là-dessus, et les prix flambent ; l’aliment de base, que dis-je : la ration de survie, devient inaccessible pour les 19 millions de Mexicains en extrême pauvreté... Depuis l’entrée en vigueur de l’Alliance de Libre Échange Nord-Américaine, en janvier 1994, on en est à 738% de hausse sur la tortilla. Merci, l’ALENA !

Bien entendu, cela a provoqué une réaction populaire. Le 31 janvier, ce sont des centaines de milliers de Mexicains qui ont convergé vers le zócalo (place centrale) de la capitale. C’était la confluence de 3 manifs : l’une à l’initiative du mouvement syndical indépendant, Syndicat des Electriciens en tête, mais parfois rejointe par des fractions des syndicats charros (vendus au PRI et au patronat) ; la seconde, à l’initiative de mouvements paysans ; la troisième à l’appel de partis politiques : le PRD et le FAP (Front populaire large qui en plus du PRD regroupe aussi le PT et Convergencia), et même certains secteurs du PRI, partisans de renouer avec sa tradition « populaire » (populiste). Bien sûr, s’y trouvait également foule d’organisations et associations civiles, comme celles qui se reconnaissent dans « l’autre campagne » (sympathisants zapatistes) ou l’Assemblée Populaire des Peuples du Mexique (sympathisants appistes). Pour ne froisser personne, c’est une personnalité indépendante, animatrice de télé, qui a lu la solennelle Déclaration du Zócalo, « plurielle et unitaire », qui réclame « un nouveau pacte social » face à la faillite du modèle néolibéral. Elle exige aussi la souveraineté alimentaire, donc la renégociation du volet agricole du TLCAN (en français ALENA), et l’arrêt de la répression et de la criminalisation des mouvements sociaux.

L’une des revendications les plus reprises ce jour-là a été celle d’une mesure d’urgence d’augmentation des salaires. Le gouvernement a aussitôt répondu que « c’était impossible », mais sans convaincre, visiblement. On en entendra encore parler... Et la mobilisation des travailleurs dans toute la fédération mexicaine pourrait être un puissant renfort pour les peuples d’Oaxaca, qui se sentiraient enfin un peu moins seuls. A suivre, donc...

Megamarcha le 3 février

Depuis le début janvier, une sorte de « routine » s’était installée : pratiquement toutes les semaines, il y avait une manif, voire plusieurs, dans l’Etat d’Oaxaca. Il s’agissait d’abord de demander la libération des prisonnier-e-s politiques. Manifs pas ridicules, sans être extraordinaires, avec forte présence des flics locaux, pas d’affrontements ouverts, quelques arrestations en fin de manif, de gens souvent relâchés peu après.

En appelant non plus à une simple manif (marcha) mais à une megamarcha, comme au plus fort du mouvement, l’APPO montre qu’elle veut rompre avec le train-train. Un facteur qui doit redonner du panache à cette manifestation : pour la première fois depuis les accords de fin octobre dernier, la 22ème section du SNTE appelle ses adhérents à y participer en masse. La réserve sur laquelle se tenait le syndicat enseignant depuis trois mois était le résultat - on le comprend à présent - d’un marché secret imposé le 28 octobre par Carlos Abascal (ministre de l’Intérieur de Fox) à Enrique Rueda Pacheco, dirigeant de la 22ème section : on vous donne trois bricoles, mais en échange vous me calmez les profs. La toute récente assemblée de la 22ème section (31-01) a dénoncé cet accord et désavoué Rueda Pacheco. Initiatrice de la création de l’APPO, elle entend y jouer à nouveau tout son rôle ; or il est loin d’être négligeable, tant en nombre de militants qu’en capacité d’organisation.

C’est sur cet aspect, l’organisation, qu’a insisté l’APPO ces derniers temps. Un des membres du Conseil régional, Macario Otalo, lors d’une manifestation culturelle oaxaquègne à Mexico le 28 janvier, expliquait : « Une de nos erreurs a été de donner la priorité à la mobilisation sur l’organisation, c’est pourquoi à présent on a commencé à travailler en assemblées dans les différentes régions et communautés de l’Etat, pour que l’impulsion et les fondements soient donnés par la base. Ceci afin de renforcer le mouvement pour créer l’embryon d’un nouveau système de gouvernement ». La formation de la municipalité autonome triqui de San Juan Copala, dont on parlait dans la note précédente, ou la toute nouvelle station de radio communautaire mixe « Radio Ayutla », constituent à cet égard des exemples.

Bien entendu, on ne saurait négliger le pouvoir de nuisance du malgouverneur Ulises Ruiz Ortiz. Celui-ci avait prévenu qu’il « respecterait intégralement le droit à manifester »... à condition qu’ils n’aillent pas au Zócalo (occupé par 4000 policiers), qu’il n’y ait pas de débordements, que ne soient pas lésés les droits des autres citoyens, et cetera, et cetera. Traduit en bon espagnol, cela voulait dire, selon l’APPO, qu’il allait essayer d’infiltrer des provocateurs dans la manif pour la faire « dérailler ». Cela dit, quand on s’y attend, on fait mieux face à la situation. Des encagoulés suspects ont effectivement essayé à plusieurs reprises d’intégrer le cortège, mais ils en ont été implacablement rejetés. La manif a regroupé beaucoup de monde (au moins 10 000 personnes d’après la photo de La Jornada) et s’est conclue sans incident, nouvelle preuve qu’il ne faut jamais vendre... l’APPO de l’ours avant de l’avoir tué ! Lors du meeting final, José García a réaffirmé l’engagement plein et entier de la 22ème section du SNTE dans l’APPO.

L’APPO participera-t-elle aux élections ?

Le 30 janvier paraissait sur le site de l’APPO un communiqué surprenant, issu d’une réunion du Conseil régional de la veille, intitulé « Nous faisons connaître notre position à propos des élections ». Il s’agit des élections pour renouveler le parlement de l’Etat d’Oaxaca, ainsi qu’un certain nombre de maires. Le communiqué dit que l’APPO a décidé d’y participer, en soulignant que c’est là « une question tactique et non de principes » ; puis il s’empresse d’ajouter que « l’APPO maintient son autonomie totale face aux partis politiques »... pour lancer aussitôt un appel au FAP (cf. supra) « au niveau national à construire à Oaxaca un bloc d’opposition au PRI et au PAN » !

L’auteur de ces lignes doit avouer modestement qu’il comprend mal la cohérence de cette position. Ce qui faisait toute l’originalité - et le charme - de l’APPO, c’était précisément sa volonté de construire une autre forme de vie politique, en partant d’en bas, et en restant soigneusement en dehors des institutions mexicaines officielles. En admettant un instant que la participation au jeu électoral puisse être une simple question tactique, l’appel au FAP ne s’imposait franchement pas : se remettre entre les pattes de ces vieux renards de la politique professionnelle, pratiquement tous passés par le PRI, pour bâtir la démocratie directe, cela a, à nos yeux, un caractère suicidaire...

L’Assemblée d’Etat de l’APPO, qui aura lieu les 10 et 11 février prochains, ratifiera-t-elle cette étrange position ?

4 février 2007.

Agenda

<<

2022

 

<<

Mars

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
28123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031123
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois