La question des prisonniers - Oaxaca, 7-01-07

Note d’information n°14
lundi 8 janvier 2007
mis à jour samedi 31 mars 2007

Les manifestations du 22 décembre ont été plutôt un succès. Dans l’Etat d’Oaxaca, toutes les localités de quelque importance ont connu leur manif de plusieurs milliers de personnes. L’APPO avait pris toutes les précautions pour qu’elles se passent bien. Ailleurs au Mexique, il y a eu à peu près partout des manifs, d’importance inégale. Même chose pour le soutien international : de l’action symbolique à 50 personnes à la vraie manif, il s’est passé quelque chose ce jour-là dans une grande partie du monde occidental, et même parfois au-delà (il semblerait qu’il y ait eu une action de soutien en Palestine ; on n’a pas pu le vérifier, mais si c’est vrai, c’est une belle leçon d’internationalisme !). C’était le but recherché, il a été atteint.

C’est dans la même période que sont arrivées au Mexique plusieurs missions internationales d’observation des Droits de l’Homme, notamment la Commission Civile Internationale d’Observateurs pour les Droits de l’Homme (CCIODH). Cette concomitance explique que ni Ulises Ruiz, ni le gouvernement fédéral n’aient pris le risque de réprimer violemment les manifs du 22. Elle explique sans doute aussi la vague de libération de prisonniers qui a déferlé alors.

On se souvient que 147 personnes avaient été arrêtées le 25 novembre, et d’autres dans les jours suivants, jusqu’à concurrence d’environ 200 personnes. Elles avaient alors été envoyées vers des prisons à l’autre bout du pays : Etat de Tamaulipas (nord-est) et de Nayarit (nord-ouest). Entre la fin décembre et le 2 janvier, la plus grande partie a été d’abord rapatriée vers des prisons d’Oaxaca, puis libérée. Les chiffres précis sont difficiles à établir, mais il semble qu’au moment où on écrit, il ne reste plus que 69 prisonniers politiques, la plupart dans les prisons oaxaquègnes : Miahuatlán et Tlacolula. Les seuls qui soient maintenus en prison hors de l’Etat sont les frères Sosa et quelques autres, arrêtés à Mexico.

On peut remarquer que les libérations ont été, comme les arrestations, le fait du prince. Du strict point de vue légal (on parle bien sûr de leur légalité), il était aussi injustifiable d’arrêter n’importe quel passant et d’en faire « un dangereux criminel », que de prendre ensuite la décision de libérer ces « dangereux criminels » et de payer la caution réclamée pour cela par la justice (leur justice), comme l’a fait Ulises Ruiz. Libérations arbitraires, mais pas toujours gratuites : bien des libérés sous caution ont dû signer des papiers où ils « reconnaissaient » tantôt que c’était l’APPO qui les avait « obligés » à « commettre des délits », tantôt que c’était la Ligue Mexicaine de Défense des Droits de l’Homme (LIMEDDH), et tout particulièrement sa présidente pour l’Etat d’Oaxaca, Yésica Sánchez... ! Signalons encore les pressions exercées sur les familles de prisonniers : déploiements policiers à proximité immédiate des plantones (piquets permanents) installés par les familles devant les prisons de Tlacolula et Miahuatlán, avec injures, menaces et intimidation. Plus fort encore, le directeur de Miahuatlán monte les droits communs contre le plantón en prétendant qu’il empêche leurs familles de les visiter ; du coup, les politiques sont menacés de mort par les droits communs si le plantón n’est pas levé.

Les lecteurs-trices auront aisément déduit de ce qui précède l’effet principal des arrestations du 25 novembre. D’une part, elles ont pu effrayer une partie de la population, d’autant qu’être libéré sous caution signifie qu’on est toujours sous le coup d’une inculpation. Mais en plus ce sont elles qui mobilisent l’essentiel de l’énergie du mouvement populaire. Cela place l’APPO sur un terrain essentiellement défensif, l’obligeant à faire passer au second plan ses propositions pour changer la vie publique, sociale et politique. De ce point de vue, le tyran Ulises Ruiz a donc repris l’initiative.

« Retour à la normale » ?

Faut-il en conclure, comme on le lit ici ou là, que l’Etat d’Oaxaca est « revenu à la normale », donc, pour parler clair, qu’Ulises Ruiz Ortiz a repris tout le pouvoir et que la Commune est vaincue ? Il est toujours difficile, le nez sur l’actualité, d’en tirer ce que l’histoire retiendra, c’est le privilège d’esprits plus pénétrants que celui de l’auteur de ces lignes. Mais franchement, on ne le pense pas, et on va tâcher d’en exposer les raisons.

D’une part, URO se risque encore assez peu en public, et il le fait toujours avec grand déploiement de flics et de gros bras du PRI. Et même comme ça, il ne manque jamais sur son parcours quelques personnes avec des pancartes qui l’appellent par ses nom et prénom : tyran et assassin. La terreur n’a donc pas triomphé.

La preuve : l’APPO maintient des activités publiques malgré les conditions adverses. Pas plus tard qu’hier, 6 janvier, elle a réussi à tenir son appojuguetón. Il s’agissait d’une activité inspirée du téléthon, qui consistait à récolter des jouets auprès de la population pour les distribuer aux enfants ; en priorité ceux des morts, disparus et prisonniers politiques liés au mouvement, et aussi ceux des nombreuses familles défavorisées des colonias de la région. Rappelons que dans le monde hispanique, Noël n’est qu’une simple fête religieuse ; la fête des enfants, c’est le 6 janvier, et ce sont les Rois Mages qui apportent les cadeaux. Si cette manifestation n’a pu se tenir à l’endroit initialement prévu, occupé par 500 policiers d’Etat (excusez du peu), elle s’est déroulée un peu plus loin, avec un succès inattendu, même pour les organisateurs. Avant l’appojuguetón avait eu lieu une manif d’un bon millier d’adultes, et d’enfants en nombre inconnu. Certains portaient des pancartes du style de « mon plus beau cadeau, ce serait qu’Ulises s’en aille ». A l’ouverture de la fête, une petite fille zapotèque en costume traditionnel, après avoir chanté une chanson engagée célèbre (La maldición de Malinche, pour ceux qui connaissent), a fait un petit discours réclamant la destitution d’URO et la libération des prisonniers politiques ; inutile de préciser qu’elle a été vivement applaudie. Pendant ce temps, à un autre endroit de la ville, la fête des Rois organisée par le gouvernement de l’Etat faisait un bide retentissant.

Mais l’APPO n’est pas cantonnée à ce genre d’activité un tantinet symbolique. On apprenait hier que depuis le 1er janvier, le peuple triqui a formé la municipalité autonome de San Juan Copala, qui se réclame de l’APPO et sera régie selon les us et coutumes traditionnels, c’est-à-dire les mêmes principes de démocratie directe adoptés par l’APPO. Cette municipalité autonome en remplace 4 officielles tenues par le PRI, et regroupe 15 000 habitants. La nouvelle administration s’appuiera sur un conseil des anciens, qui sera une des principales instances de décision entre les assemblées générales. Même si elle considère qu’elle a droit aux subventions d’Etat et fédérales au même titre que les autres municipalités, elle n’y croit visiblement pas trop, et a décidé de s’orienter vers l’autosuffisance « grâce aux ressources naturelles du lieu et au travail communautaire des habitants ». Lors de la conférence de presse annonçant cette création, les porte-parole triquis ont réaffirmé les principales revendications de l’APPO : démission d’URO et libération des prisonniers politiques ; ils ont insisté sur le fait que c’était la constitution de l’APPO qui avait permis d’obtenir l’autonomie. Ils ont aussi dénoncé le fait qu’ils ont reçu des menaces de mort de la part des autorités des 4 municipalités détrônées et du gouvernement de l’Etat, « mais c’est le prix à payer pour la liberté » a conclu l’un d’eux.

C’est surtout cela qui nous fait dire que la Commune d’Oaxaca n’est pas vaincue. Elle poursuit son œuvre de fond : l’auto organisation des populations de l’Etat. Ce travail est de longue haleine, de persévérante construction, son rythme n’a rien à voir avec celui des media. C’est sans doute difficile à comprendre vu d’ici, mais les Indiens ont un rapport au temps différent du nôtre. C’est un trait qui tient à leur culture, et qui a peut-être été accentué par demi-millénaire de colonisation. Le leur est fait d’une infinie patience, mais aussi d’une inébranlable détermination quand ils ont pris leur décision. La Commune d’Oaxaca avance ; à pas de fourmi, peut-être, mais elle avance. A-t-on jamais vu s’arrêter une colonne de fourmis processionnaires ?

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