Amparo pour les frères Sosa - Oaxaca, 1er avril 2007

Note d’information n°18
dimanche 1er avril 2007

L’actualité strictement oaxaquègne est plutôt calme, ce qui va nous permettre de développer un peu des aspects qui lui sont liés indirectement.

Les frères Sosa, Flavio et Erick, viennent de bénéficier d’un amparo (« protection »), pour l’un des procès contre eux. Il s’agit d’une sorte d’habeas corpus, reconnaissant qu’il n’y a pas de charges suffisantes pour leur maintien en prison. Les juges reconnaissent ainsi qu’il n’y a pas de preuves qu’ils aient volé un camion-citerne et une excavatrice (on aura compris qu’il s’agit de matériel réquisitionné par la population pour former les barricades). Erick pourrait sortir bientôt. Flavio, qui a été l’un des porte-parole les plus visibles de l’APPO, a encore cinq autres procès sur les reins, mais son avocat espère obtenir sa libération dans les dix jours. Excès d’optimisme ?

Ah oui, autre chose : deux membres du PRI viennent d’être arrêtés ! Il s’agit du maire de San Bartolomé Ayautla et d’un dirigeant de la 59ème section du SNTE, la section jaune montée de toutes pièces par Elba Ester Gordillo pour tenter de faire contrepoids à la 22ème section oppositionnelle. Les priistes occupent encore indûment 70 écoles, où ils font faire la classe par des gens non qualifiés. Selon les accords signés en octobre, ils auraient dû les rendre aux vrais instit’s, mais ils s’y refusent. Dans leur élan, ils avaient séquestré le responsable à l’éducation du gouvernement d’Ulises Ruiz. Là, ça faisait carrément désordre, d’où l’arrestation. Bah, ils seront sûrement bientôt en liberté...

Retraites : la mobilisation continue

Le système de sécurité sociale mexicain, assez proche du nôtre, même s’il laissait de côté les millions de travailleurs du secteur informel, a été souvent présenté comme une des plus grandes conquêtes de la Révolution. Cela explique sans doute l’attachement que lui manifestent les Mexicains et la vigueur des protestations face à sa démolition par la récente loi de « réforme » de l’ISSSTE (Institut de Sécurité et Services Sociaux des Travailleurs de l’Etat) adoptée à la sauvette cette semaine.

La journée de protestation du 27 mars a été des plus massives, aussi bien à Mexico que dans tous les Etats de la Fédération. Si les enseignants, à l’appel de la Coordination Nationale des Travailleurs de l’Education (CNTE, qui regroupe les sections oppositionnelles à la direction du SNTE) étaient venus par gros bataillons, ils n’étaient pas seuls, loin de là. Les travailleurs de la Santé étaient aussi descendus en masse, de même que d’autres secteurs, regroupés dans l’Union Nationale des Travailleurs (UNT), à laquelle appartient par exemple le combatif Syndicat Mexicain des Electriciens (SME).

A l’issue de la manifestation de la capitale a été plébiscitée par la foule la mise sur pied d’une Coordination Nationale de Grève. Il semble bien qu’on s’oriente vers une grève nationale illimitée qui commencerait le 2 mai. Ce serait une grande première au Mexique : le verrouillage mis en place par le PRI grâce à son système de syndicats charros à la botte du pouvoir l’avait jusqu’ici toujours empêché.

Mais certains travailleurs ont préféré battre le fer tant qu’il était chaud. Les protestations, avec arrêts de travail, ont continué à peu près toute la semaine. Dans l’Etat de Guerrero, à l’appel de l’Assemblée Populaire des Peuples du Guerrero (APPG), ils ont même envahi le Congrès local. Sans qu’on puisse en jurer - on ne connaît pas par cœur la liste des sections oppositionnelles du SNTE - il semble bien que ces actions soient aussi le fait de sections en principe tenues en main par la Gordillo, mais qui cette fois se rebellent. Chiapas, Oaxaca, Guerrero, Michoacán, Zacatecas, Chihuahua, Durango, Tlaxcala, Hidalgo... La liste des Etats mobilisés est longue. Dans le Zacatecas, 40% des écoles publiques ont déjà entamé un « arrêt de travail indéfini ».

Les néo-cons désignent leurs ennemis : les Indiens.

Le 27 mars dernier, José María Aznar, ex-chef du gouvernement espagnol de 1996 à 2004 et membre du Parti Populaire (PP) fondé par l’ancien ministre de Franco Fraga Iribarne, a présenté à Madrid son (petit) livre intitulé Amérique Latine, un agenda de liberté. Il y expose la doctrine que, selon lui, doivent suivre les dirigeants latino-américains proches de ses idées, ceux qu’il appelle fièrement - en espagnol dans le texte - los « neocon ». Remarquons que Manuel Espino, chef du Parti d’Action Nationale (PAN) du président mexicain FeCal (Felipe Calderón), a participé à l’élaboration.

La prétention d’Aznar à se poser en maître à penser peut faire sourire : il est de notoriété publique que, sur le plan intellectuel, ce n’est pas une flèche... Cependant, si on se souvient que le leader mondial de la droite dure est un certain G.W. Bush, pourquoi pas Aznar, après tout !

Le « livre », en fait une grosse brochure de 98 pages, met en garde contre la menace permanente des « ennemis de l’Occident ». Ces nouveaux ennemis, puisque la gauche est, selon lui, hors course depuis la chute du mur de Berlin, sont au nombre de trois : « l’islamisme djihadiste », « l’altermondialisme » et « les différentes manifestations d’indigénisme » ; et ils « font partie d’une alliance diffuse, mais opérationnelle ».

Il y a là quelque chose de nouveau. Se donnant pour héritier du libéralisme politique du XIXème siècle, le néolibéralisme n’avait jamais osé, jusqu’ici, s’en prendre directement et nommément au mouvement indigène. Bolívar ne voulait-il pas émanciper les Indiens ? Il est vrai que les mesures qu’il avait prises à l’époque dans ce sens avaient eu des résultats allant du nul au catastrophique, car elles ne tenaient pas compte - involontairement ? - des traditions communautaires indiennes. Il n’empêche qu’aujourd’hui, dénoncer ouvertement le mouvement irrésistible des peuples natifs vers la reconnaissance de leur égalité et de leurs droits, notamment à s’autogouverner, est plutôt gonflé. Cela marque un retour en arrière d’au moins quinze ans, quand, à l’occasion du V° centenaire du premier voyage de Christophe Colomb, l’expression « découverte de l’Amérique » (qui niait jusqu’à l’existence des Indiens) avait été remplacée par « rencontre des deux mondes ». C’est aussi un clair aveu de racisme au nom de la « supériorité de l’Occident » : cela signifie, crûment, qu’il y a des cultures qui valent moins que d’autres, et qu’elles doivent pour cela se soumettre aux cultures « supérieures ».

Mais au-delà du caractère scandaleux et brutal de telles affirmations, il semble au rédacteur de ces lignes qu’Aznar ne se trompe pas d’ennemi.

Quand nous défendons, en Europe, l’idée qu’un autre monde est possible (ou que d’autres mondes sont possibles), nous invitons nos concitoyens à imaginer, à rêver à quelque chose qui n’a encore jamais existé ou presque. D’où le scepticisme si fréquent : « ça ne marchera jamais ! ».

Quand les Indiens affirment qu’un autre monde est possible, ils ne demandent pas d’imaginer, ils démontrent : non seulement il est possible, mais il existe, regardez-le, c’est le nôtre.

Les Indiens sont aujourd’hui, sur le plan mondial, les seuls à pouvoir fournir à l’échelle de masse un contre-modèle au capitalisme : celui d’un monde fondé sur la solidarité, la coopération, la démocratie directe, le respect de l’environnement, l’usage raisonné et raisonnable des ressources naturelles... Cela n’est pas vrai seulement au Chiapas et à Oaxaca, on le voit aussi à plus petite échelle dans bien d’autres Etats du Mexique (cas d’Atenco, par exemple), et également à plus grande échelle en Bolivie et en Equateur. Des processus allant dans le même sens ont commencé ailleurs, même si on en parle peu : Pérou, Colombie, Guatemala, sud du Chili, Nicaragua...

Aznar a donc raison quand il voit dans « l’indigénisme » le pire ennemi du capitalisme. Son existence même est sans aucun doute ce qui se fait aujourd’hui de plus subversif. D’autant que les mouvements indiens comprennent de plus en plus que ce monde qui est le leur ne peut exister à côté du monde capitaliste, car celui-ci prétend à la domination globale et veut donc étouffer tous les autres.

En même temps, Aznar menace clairement : en mettant dans le même sac altermondialisme, indigénisme et terrorisme, il annonce que c’est fini de rire. Il ne s’agit plus de « démocratie », mais « d’état de droit », nuance ! Or, dans le droit actuel, il est une valeur qui écrase toutes les autres : la propriété. C’est justement celle que les Indiens rejettent en premier. Tous ceux qui mettent en péril l’état de droit doivent s’attendre aux foudres divines de l’Etat tout court, cette « bande d’hommes armés au service du capital », comme disait l’autre...

1-04-07.

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